Autour du livre 3 – la maison d’édition

Ce mois-ci, je voudrais vous parler de tout ce qui se passe avant que vous ne teniez un roman entre vos mains. Nous allons faire un tour de la chaîne du livre. Ou plutôt, d’une chaîne du livre, car il existe plusieurs circuits. 

Et cette semaine, nous plongeons dans les arcanes de Yucca Éditions, qui publie ma série, Les Puissances de Nilgir.

Yucca Editions - Boutique

 

L’édition en circuit court

Yucca Éditions n’est pas l’une des cinq maisons les plus connues de France. En général, ceux qui vivent loin du Tarn n’en entendent jamais parler, à moins de tomber sur l’un·e ou l’autre de ses représentant·es ou de ses auteur·es, au détour d’un salon du livre. Car c’est là que bat le cœur des petites maisons comme Yucca.

L’industrie du livre est telle qu’il est compliqué d’assurer une présence à un roman dans toutes les librairies de France, à moins de travailler avec un distributeur et un diffuseur importants (et donc coûteux).

Quand on aime les livres, quand on a envie d’en publier, il existe d’autres moyens de les faire connaître aux lecteurs, et les salons du livre en font partie. Aussi, l’équipe de Yucca est-elle régulièrement sur les routes de France pour promouvoir les pépites qui émaillent son catalogue.

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L’humain derrière la maison d’édition

Yucca, c’est une maison d’édition sur le mode associatif, créée en 2013. Le travail éditorial (y compris corrections et maquette) est géré en interne, par Stéphanie Chaulot et son équipe, dont Daniel Pagés. Daniel, mon éditeur originel qui a fait le choix de fusionner sa maison d’édition avec Yucca en 2015.

Sa ligne éditoriale se compose principalement de littérature jeunesse (romans et albums), mais quelques polars se sont glissés dans son catalogue, et la part belle reste au voyage, dans notre monde ou ailleurs. Cette maison regroupe des auteurs passionnés, dont plusieurs jeunes plumes (par exemple, le premier tome de la saga Vitaltest a été publié quand l’auteure avait 16 ans).

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Avant la conception, le choix

Qui dit maison d’édition dit sélection de manuscrits. Quelle est la trajectoire d’un manuscrit chez Yucca ? Comme chez la plupart des éditeurs, il y a plusieurs filtres sur le parcours-type, car la maison d’édition reçoit tout simplement beaucoup trop de manuscrits ne serait-ce que pour tous les étudier de manière poussée.

Tout d’abord, ils s’assurent que le manuscrit reçu rentre bien dans la ligne éditoriale de la maison – nombre de manuscrits sont adressés à des maisons qui ne publient tout simplement pas ce genre-là. Imaginez, par exemple, un manuel de tricot envoyé à un éditeur de romance…

Puis un comité de lecture, composé d’un panel de lecteurs de tous âges et tous profils, lit le manuscrit, fait un retour sous forme de fiches de lecture, donne un avis.

L’éditrice a le dernier mot. Il faut qu’elle croie dans le roman pour s’engager dans le long travail qui s’annonce, aussi bien de préparation du livre (corrections éditoriales, illustration, maquette…) que de vente.

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Respecter le rythme de vie du roman

Car qui dit vente dit promotion. Via les réseaux sociaux, avec le diffuseur et le distributeur… C’est un travail de longue haleine qui se profile, pour tous les acteurs (Yucca comme l’auteur).

Le cycle de vie d’un roman n’est pas le même dans une maison d’édition « nationale » que dans une plus locale, comme Yucca. La nationale, avec un rythme de publication élevé, ne laisse plus vraiment le temps aux romans de prendre leur essor et de bénéficier du bouche-à-oreilles. Cette surproduction a pour conséquence que nombre de livres publiés n’ont que trois mois pour convaincre les lecteurs… trois mois, pour un roman qui a mis des années à émerger ! Ce n’est pas la stratégie de Yucca qui, grâce à son rythme de vente en salons, peut penser sur le long terme. D’où, peut-être, ce choix de publier plusieurs séries au catalogue jeunesse.

Ces petites maisons d’éditions sont bien plus nombreuses qu’on ne le pense quand on n’est pas confronté aux chaînes du livre hors « grands circuits ». Elles sont très importantes, parce qu’elles publient bien souvent des romans qui n’ont pas trouvé leur place chez les grands éditeurs car pas assez « calibrés » pour une grande distribution.

C’est un peu la différence entre le cinéma d’auteur et les blockbusters. Le film peu présent en salle parce que produit par un indépendant peut apporter autant de plaisir, sinon plus, que le film à gros budget dont l’intrigue est calibrée au millimètre, la vidéo saturée d’effets spéciaux. Le film indépendant possède un supplément d’âme, qu’a perdu le blockbuster en cherchant à tout pris à répondre à un cahier des charges.

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Ce sont souvent ces petites maisons qui permettent à de jeunes auteurs de démarrer. Ils fourbissent leur plume, se font une expérience en salons, puis prennent leur envol.

Tant que les petits éditeurs vivront, nous serons assurés d’avoir des lectures diversifiées, moins calculées pour plaire au plus grand nombre, représentatives des imaginaires variés des auteurs, dans toute leur singularité. Attention, je ne prétends pas que seule l’édition « locale » a de la valeur ou de l’importance. Mais c’est dommage de se couper de tout un pan de ce qui est publié aujourd’hui, parce qu’on « n’en parle pas à la télé ».

Conclusion : ne vous limitez pas aux grands éditeurs, qu’on trouve dans les grandes enseignes du livre. N’ayez pas peur, partez à la découverte de ces petites perles que publient les petits éditeurs. Et pour les trouver, poussez donc la porte de votre librairie de quartier, ou allez vous promener dans le salon du livre à côté de chez vous.

Ce qui m’offre une excellente transition pour le dernier article de cette série : le point de vue d’une organisatrice de salon du livre. À bientôt !

 

Crédit photo : Yucca Éditions

Brève de salon 11/11/2017

Parfois, au cours d’une dédicace en librairie ou d’un salon, je saisis au vol des échanges, petites répliques bien senties ou phrases mémorables.

En dédicace dans le Cultura des 4 Temps à La Défense, je présente mon histoire à une cliente qui finit par m’annoncer :

– Je vais le prendre pour un élève.

– Pour un élève ? Comment ça ?

– Eh bien oui : je suis enseignante, et j’ai l’habitude d’offrir des livres à mes élèves amateurs de lecture quand ils ne peuvent pas en avoir par ailleurs. Je crois que votre roman plaira à l’un d’entre eux, que je dois régulièrement punir parce qu’il lit en classe.

Mon petit Clément, tu as officiellement la meilleure prof du monde !

 

Crédit photo : Gaelle Marcel sur Unsplash

Autour du livre 2 – l’illustratrice

Ce mois-ci, je voudrais vous parler de tout ce qui se passe avant que vous ne teniez un roman entre vos mains. Nous allons faire un tour de la chaîne du livre. Ou plutôt, d’une chaîne du livre, car il existe plusieurs circuits. Cette semaine, le point de vue de l’illustratrice.

Ceux qui ont eu les romans entre les mains savent que toutes les illustrations de Nilgir ont été réalisées par Ophélie La Porte. Tiens tiens, serait-ce une homonyme ? Que nenni, il s’agit de ma petite sœur ! Elle a accepté de répondre à quelques questions, que je vous restitue sous forme d’interview.

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***

Quelles sont tes sources d’inspiration ?

Je m’inspire de ce qu’il y a dans la nature, de la musique, des rêves que je fais, de mon environnement. Pour les couvertures de Nilgir, je m’inspire de photos ou d’illustrations réalistes qui serviront de grandes lignes pour les arrières-plans, le choix des couleurs.

Et je ne travaille pas sans écouter de musique ! 🙂

Ah oui ? Et qu’écoutes-tu, justement ?

J’essaie d’installer des atmosphères, des ambiances différentes avec la musique. Joie, espoir, nostalgie, mystère, le cocktail d’émotions et d’adrénaline que l’on ressent quand on approche de la fin d’un album, d’un livre, d’un film… bref d’une histoire qui nous a touchés.
Rapprocher cette description d’un seul et même style de musique serait compliqué parce que plusieurs styles se mêlent, je dirais que ce que j’écoute c’est aussi bien du trip hop (Ez3kiel), des musique de compositeurs pour des films (Clint Mansell, Joe Hisaishi pour les Miyazaki), du rock indépendant/expérimental/pop (Alt- J, Woodkid) et certaines musique de Muse 😉 (Exogenesis, Isolated system)

Pour La Cité d’Argent, c’est principalement Ez3kiel (avec les albums Naphtaline Orchestra – que je te conseille ! – et LUX) et Clint Mansell (Death is the road to awe).

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Quels outils utilises-tu ?

De manière générale, quand je dessine, j’utilise crayons (porte mine pour les traits de précision, crayon 2b pour les ombres), stylo bic et/ou feutre à mine 0.2 pour l’encrage.

La colorisation se fait avec des feutres (type Promarker, pour les dégradés ou les noirs et blancs), crayons de couleur, pastels gras, Photoshop ( assemblage des dessins, colorisation, ombre)

En ce qui concerne mon travail sur Nilgir, la colorisation se fait uniquement avec Photoshop.

Quelles sont les composantes d’une illustration ?

Les éléments principaux sont dessinés à la main puis scannés et « photoshopés ».

En ce qui concerne Nilgir, je prends le parti de ne pas agrémenter l’arrière-plan de détails, de personnages. Une fois que les grandes lignes de l’arrière-plan sont faites, je vais y apporter les deux ou trois couleurs dominantes. Avec les effets de pinceaux, de textures prises à partir de photos, je vais jouer avec les calques que j’aurai créés.

Le décor planté, je vais incorporer les dessins faits à la main (Miranda, le Fabula, la Tour d’argent, les coraux..) qui ont été nettoyés et colorisés (sommairement) à part. Ils sont redimensionnés, incrustés grâce aux différents calques.

Je ne perds pas de vue les images qui m’ont inspirée pour retoucher l’ensemble, pour créer un tout cohérent et harmonieux.

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Comment travailles-tu avec l’auteur·e ?

J’ai la chance de connaître l’auteure qui est ma soeur 😉 et d’avoir cette proximité et intimité hihi ❤

Ce n’est pas un prétexte pour me reposer sur mes lauriers, chaque partie de ce beau projet est travaillé avec passion et intérêt pour l’univers qu’elle sait créer.

Après avoir eu le cahier des charges (non définitif et sous réserves de modifications par elle ou la maison d’édition), je vais glaner des éléments d’informations, des tutoriels ou conseils des personnes travaillant dans le milieu de l’illustration, pour pouvoir proposer les illustrations.

Je propose au moins deux versions de couleurs à l’auteure et l’éditrice, la base de l’illustration (choix de la scène) étant décidée avant ce travail.

Je sais que tu manies l’appareil photo avec autant de plaisir (et de virtuosité) que les crayons. Est-ce que ça t’aide dans le travail d’illustration ?

La photo peut aussi se traiter comme l’illustration ; je m’inspire de ce qui m’entoure, ou de mes rêves (si je veux créer une composition).
Je travaille avec un appareil numérique (et un bel argentique m’attend !), je prends quelques prises dans la nature, ou d’objets que j’aurais mis en scène. Selon l’effet voulu, je vais les retoucher sur Photoshop en y apportant des contrastes, en réglant les niveaux d’exposition voire en déformant une partie de l’image, en y incrustant un autre élément.

***

Merci beaucoup Ophélie pour ta participation, j’ai appris plein de choses grâce à ce petit échange ! (et je me note ta playlist, elle pourrait m’être utile).

La semaine prochaine, plongée dans le monde de l’édition, avec Yucca…

 

Crédit photo et illustrations : Ophélie La Porte

Autour du livre 1 – l’auteur·e

Ce mois-ci, je voudrais vous parler de tout ce qui se passe avant que vous ne teniez un roman entre vos mains. Nous allons faire un tour de la chaîne du livre. Ou plutôt, d’une chaîne du livre, car il existe plusieurs circuits. 

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On commence avec la naissance du livre, sous mes doigts qui font crépiter le clavier. J’aurai sans doute l’occasion de développer un peu plus certains thèmes de cet article, puisque c’est la ligne éditoriale de ce blog.

Silence, ça pousse…

Souvent, on a une vision un peu fantasmée, on a tendance à s’imaginer qu’une Muse divine dicte à l’Auteur chaque phrase, qu’un Éditeur bienveillant les reçoit et, pffuit, d’un coup de baguette magique, produit un roman broché ou relié en format poche, avec une couverture magnifique, prêt à être empilé en tête de gondole de votre librairie de gare préférée. Eh non, petit·e plaisantin·e, c’est plus compliqué que cela. À l’origine de l’objet-livre se trouve le texte.

Et derrière ce texte, il y a moi (ou un·e autre).

Je ne crois pas trop au mythe de l’écrivain doué d’un talent automatique, qui commence l’écriture de son roman et ne lève plus le nez avant d’avoir terminé. Il y a souvent de nombreuses étapes entre l’embryon d’idée et le mot « Fin ». Et ce dernier n’est pas toujours (voire jamais) la dernière action qu’accomplit l’auteur·e sur le texte.

L’écriture, c’est un peu comme la préparation du pain : on mélange, on pétrit, on laisse reposer, les levures poussent, on malae à nouveau et ainsi de suite, jusqu’à être satisfait du résultat.

Toutes ces étapes sont nécessaires : si on ne prend pas bien le temps de travailler son texte, on peut le laisser truffé de défauts, et je ne parle pas seulement d’orthographe ou de grammaire. Et si on ne le laisse pas reposer, on n’arrive pas à prendre le recul suffisant pour en voir les incohérences. Ce travail de pétrissage est différent suivant chaque auteur (parfois chaque roman).

 

Le saut de l’ange

Et après ? Après… une fois qu’on y a mis tout son cœur, toute son âme, vient le moment de le laisser voler de ses propres ailes. Si on l’a écrit dans le but qu’il soit lu par d’autres que le cercle des proches s’entend.

De nos jours, plusieurs choix d’édition s’offrent à celui·celle qui écrit. Il y a la voie « classique » d’édition à compte d’éditeur. En d’autres termes, on trouve un éditeur qui veuille bien publier le roman et qui prend l’ensemble des frais à sa charge, y compris de correction, de diffusion, de promotion, etc.

Attention : il existe dans le milieu de l’édition une catégorie bien particulière d’entreprises (il ne s’agit pas pour moi de maisons d’édition, malgré ce qu’elles affichent), qui pratiquent ce qu’on appelle l’édition à compte d’auteur. Cela consiste en une prestation, où l’auteur candide se voit demander une « participation » à divers frais (très variables, selon les entreprises), tout en cédant ses droits, sans avoir derrière la diffusion que peut assurer un éditeur traditionnel. Aussi, soyez très vigilants sur les contrats que l’on vous propose. Tout particulièrement si la maison qui vous accepte met en avant la recherche de nouveaux talents et répond positivement dans un temps très court…

 

Internet aidant, de plus en plus d’auteurs font également le choix désormais de s’auto-éditer. Ils gèrent alors la production et la vente du livre de A à Z. Pour l’auteur, c’est un investissement  de temps bien plus conséquent que celui de l’édition classique. De plus, l’auteur auto-édité doit mobiliser de multiples compétences (n’est pas illustrateur qui veut, par exemple).

Toutefois, les auteurs qui se lancent sous-traitent souvent une partie du travail. Mais encore une fois, c’est un choix très (très très) chronophage et énergivore. À ce sujet, de nombreux auteurs qui ont fait ce choix en parlent sur leur site ou leur blog.

Pour en savoir plus, vous pouvez par exemple consulter le blog de Nathalie Bagadey, auteure auto-éditée très bien organisée et généreuse en retours d’expérience (sans parler de sa plume délicieuse 😉 ).

 

En ce qui me concerne, une fois les Puissances de Nilgir terminées (pour ce qui est du premier tome en tout cas), j’ai cherché un éditeur « classique ». L’Ametlièr (désormais Yucca) avait lancé un appel à textes sur son site, j’ai donc proposé mon manuscrit. La suite, c’est de l’histoire ancienne…

 

La semaine prochaine, Ophélie, l’illustratrice des Puissances de Nilgir, interviendra sur le blog pour parler de son travail sur la saga.

 

Crédit photo : Csabi Elter sur Unsplash

Derrière Nilgir 2 – lieux, flore et faune réunionnais

La semaine dernière, je vous parlais de la façon dont j’ai intégré quelques pans de culture indienne dans l’univers de Nilgir. Aujourd’hui, je vous propose de découvrir la suite et fin de la série sur les sources d’inspiration qui ont alimenté l’univers de Nilgir, avec un focus sur l’île de la Réunion.

Une ode à l’île intense, ses paysages, sa flore et… sa faune

Pour ceux qui ont lu Les Sphères de Kumari et qui connaissent la Réunion, n’avez-vous pas eu une petite impression de déjà-vu en arrivant à la plaine de la Lune ? Ce toponyme est déjà en lui-même très transparent…

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Eh oui, ma plaine de la Lune est inspirée de la plaine des Sables, qui marque l’approche du piton de la Fournaise ! Morceau choisi :

Pour tromper son attente, Léonie se pencha vers les scories sur lesquelles elle marchait. La diversité de couleurs l’étonna. De loin, elle n’avait vu dans la plaine de la Lune qu’un vaste tapis de poussière, mais de près, c’était plutôt un nuancier délicat, oscillant entre l’anthracite et le gris clair, parfois brillant, parfois mat.

 

Moins évidente à trouver, la référence à la flore de l’île, toujours dans Les Sphères de Kumari :

Léonie continua à admirer les diverses essences d’arbres, faisant profiter ses amis de ses souvenirs. Celui-ci, avec son tronc gris sombre, se nommait bois de fer. Celui-là, avec ses fleurs en accordéon, arbre à chenilles. Il y avait aussi le bois de sable, aux branches claires, le bois de raisin dont les feuilles avaient un goût de fruit une fois infusées, le pin perroquet aux nœuds en forme de bec.

Toutes les essences citées ne sont pas endémiques à la Réunion (celles qui ne viennent pas de l’île sont les purs fruits de mon imagination). Lesquelles, d’après vous ?

 

J’ai écrit le premier jet de La Cité d’argent en 2014. La « crise requins » était alors au plus haut. Bien que ne vivant plus à la Réunion, je ne pouvais pas ne pas m’interroger sur ces attaques répétées, ce combat de l’homme contre l’océan. Je souffre avec ceux qui ont perdu des êtres chers au cours des dernières années, mais ma vilaine fibre écolo ne pouvait s’empêcher de penser qu’on n’avait entendu qu’une version des faits. Alors pourquoi ne pas essayer d’envisager le problème du point de vue du requin ?

Intégrer des squales dans mon roman m’a donné l’occasion de mener quelques recherches sur ces espèces méconnues. J’ai découvert une mine d’informations, dont j’ai parsemé le récit. Ainsi, la plupart des faits énoncés sur les requins sont vrais (sauf la télépathie… enfin pour ce que j’en sais !). Saviez-vous par exemple que les requins étaient de véritables nettoyeurs des mers ? Ils mangent les animaux malades. Leur position au sommet de la chaîne alimentaire leur permet de réguler celle-ci et d’éviter la prolifération d’espèces.

Au-delà des drames survenus avec d’autres usagers de la mer, surfeurs ou baigneurs, c’est réellement une espèce très menacée. En témoigne une pratique révoltante, que j’ai intégrée telle quelle dans La Cité d’argent :

Il connaissait le sort qui était réservé à ces poissons dans certaines parties du monde : pêchés, ils étaient amputés de leurs ailerons et remis à l’eau. Incapables de nager, ils coulaient au fond de la mer et mouraient d’inanition.

Je ne sais pas quelle est la solution pour apaiser les usages de la mer à la Réunion (même si mon petit doigt me dit que la chasse aux requins est une fausse solution). Mais je sais aujourd’hui que la question de la survie des squales mérite qu’on s’y attarde plus qu’en se focalisant sur les tragiques événements qui se sont déroulés à la Réunion ces dernières années.

 

Au-delà de la coloration d’un univers, les sources d’inspiration peuvent être un point d’entrée pour des problématiques difficiles à aborder. Il me semble que c’est aussi un rôle de la littérature (tout particulièrement jeunesse) de pousser le lecteur à réfléchir, sans pour autant lui proposer des solutions toutes faites.

Derrière Nilgir 1 – Hommage à l’Inde

J’aimerais partager avec vous quelques-unes des sources qui ont alimenté l’univers de Nilgir. J’avais prévu un article, mais je me suis montrée trop bavarde. Aussi, plutôt que de tailler dans le vif, j’ai préféré scinder l’histoire en deux et faire une petite série sur le sujet.

N’importe quel·le auteur·e vous le dira, elle·il puise dans son vécu pour nourrir ses œuvres. C’est souvent ce qui fait la spécificité d’un roman. La personnalité de son auteur·e l’imprègne, l’imbibe jusqu’à en faire un récit bien plus personnel qu’on ne le croirait au départ.

J’ai des racines indiennes et réunionnaises, aussi ces deux régions du monde sont-elles très présentes dans l’œuvre. Cette semaine, je vais vous parler des influences indiennes sur l’univers de Nilgir.

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Géographie et magie

En réalité, c’est toute la saga qui est un hommage à cette culture dont je suis issue, mais dans laquelle je n’ai pas vraiment grandi.

L’Inde est déjà présente dans le seul titre de la saga. Nilgir… Ce n’est pas un nom inventé, mais un lieu bien réel. Les montagnes Nilgiris sont une chaîne de montagne dans le sud de l’Inde. Il y a maintenant quinze ans, je me trouvais au pied de ces montagnes. J’ai éprouvé en les longeant un sentiment extraordinaire. Une sensation de retour aux sources. Je ne me l’explique pas vraiment, mais la sensation m’est revenue en mémoire quand, beaucoup plus tard, je me suis attelée à la réécriture de ma saga.

Les Nilgiris font deux apparitions dans l’univers de Line et ses amis. En plus du « principal » royaume de ce monde, elles ont donné leur surnom à certaines montagnes que mes jeunes héros traversent au cours de leur périlleux voyage du premier tome. Car voyez-vous, les Nilgiris sont parfois aussi appelées les « Montagnes bleues« .

Voici un petit extrait de la traversée de cette chaîne, dans L’œil de Tolmuk :

[L]es Montagnes Bleues étaient vraiment magnifiques. C’était une enfilade de crêtes rocheuses, de petits vallons sillonnés de torrents. Et partout, les couleurs semblaient exploser, gris foncé de la pierre, vert éclatant des cimes des arbres et même, l’espace d’un instant, le bleu intense d’un lac niché dans la montagne.

 

Les références à l’Inde ne s’arrêtent pas là. Voisin et allié de Nilgir, le Periyar est nommé directement d’après un parc national du Kerala, toujours dans le sud du sous-continent indien. Au détour d’une conversation dans L’œil de Tolmuk, ce pays étrange est mentionné pour la première fois (et pas la dernière !) :

Le Periyar, situé au nord de Nilgir, était surnommé le Pays des Dunes. Ses habitants étaient des nomades vivant par monts et par vaux. Ils avaient inventé toutes sortes d’équipements pour voyager par voie de terre.

 

Je n’ai pas besoin de préciser, j’imagine, que le troisième œil tatoué sur le front d’Owen, le fameux œil de Tolmuk, est une idée piochée dans le folklore hindou. Bien que j’en aie largement détourné le sens.

 

Autre élément de la mythologie hindoue, l’apsara, nymphe céleste, est transformée dans le monde de Nilgir en île dévastée par un cataclysme, bien longtemps avant le début de l’histoire… Le troisième tome, La Cité d’argent, permet une incursion dans ce lieu oublié de tous (sauf des poissons) :

Il oublia vite ce danger incertain alors qu’il progressait au-dessus de la ville engloutie. Murs, porches et arches étincelaient. De place en place, de petites silhouettes à queue et nageoires se faufilaient.
(…) Maël pouvait presque les voir, ces gens d’une autre époque, qui vaquaient à leurs occupations par un bel après-midi : les enfants qui jouaient sur les placettes ; les adultes qui travaillaient à leur art. Et puis, en quelques minutes, le silence affolant de la mer retirée au loin ; l’ombre qui grandissait, la vague qui obscurcissait soudain le ciel…

 

À la semaine prochaine pour la suite de l’histoire, avec la Réunion à l’honneur !

Crédit photo : Green Chameleon sur Unsplash

 

Parenthèses enchantées

Ces dernières semaines, j’ai pu participer à deux salons du livre en tant qu’auteure. Plutôt qu’un classique compte-rendu de mon vécu « avant-pendant-après », je voudrais vous parler des parenthèses enchantées que je vis parfois au cours de ce genre d’événements.

Parenthèses enchantées ? Quoi qu’est-ce ?

Je ne vais pas vous mentir. L’image que je me faisais de l’auteur·e en dédicace est loin, très loin de la réalité. Point de file d’attente devant son stand. Point de crampe à force de dédicacer à tout va pendant toute une journée. Point de montagne de petits cadeaux apportés par les fans en délire. Non, je n’ai pas besoin d’une brouette pour rapporter mes souvenirs glanés au cours d’un de ces événements.

Quand on est un·e auteur·e encore à découvrir, les salons, ce sont de longues périodes d’attente, des moments un peu frénétiques où vous vous efforcez de présenter votre roman de façon claire et attractive à des visiteurs qui vont découvrir un grand nombre d’autres œuvres au cours de la demi-heure suivante, beaucoup de discussions avec vos collègues de dédicace et parfois, des parenthèses enchantées, qui font le sel de ces journées.

 

Une parenthèse enchantée, ça peut être ce moment magique où le visiteur se transforme en futur lecteur. Vous lui avez pitché votre histoire, l’étincelle s’allume dans son regard : il veut savoir la suite. C’est particulièrement savoureux avec les enfants. Et le meilleur, c’est quand vous ne vous y attendez plus. Ils sont très forts pour ça. Et que je me la joue blasé ; et que j’ai l’air d’écouter d’une oreille ; et puis, quand Maman ou Papa me demande si je suis intéressé, je hoche la tête très vite d’un air gourmand…

À Monte-Cristo, cette année, j’ai connu un de ces moments uniques et délicieux. Une petite fille, accompagnée de ses parents, vient voir ce qu’il y a sur ma table. Toute frêle, elle semble trop jeune pour lire de tels pavés, (mais l’expérience m’a appris qu’il ne faut pas juger un livre à sa couverture (hu hu hu… même pas honte !)). Comme à mon habitude, j’explique à grands traits la situation initiale du premier tome, présente mes quatre héros puis ajoute une petite phrase sur ce qui se passe dans les deuxième et troisième tomes.

Et là, surprise : elle veut lire le deuxième tome. Non, pas après avoir lu le premier, elle veut commencer par le milieu. Le père me sourit, sa fille a l’habitude de lire dans le désordre, elle n’a pas trop le choix avec la bibliothèque de la commune qui possède des séries incomplètes… Amusée, je lui dédicace donc les Sphères de Kumari, soulagée d’avoir mis un résumé du premier tome au début. Elle repart avec son butin sous le bras (et un mail reçu une semaine après me confirme qu’elle l’a lu… et a maintenant envie de lire le premier tome 😉 ).

 

Une parenthèse enchantée peut aussi survenir au cours d’une discussion avec votre voisine de table, un fou rire partagé pour tout et rien (souvent cette météo peu clémente ou ce visiteur à peine poli). Je crois qu’il n’y a qu’en salon qu’on peut ainsi nouer des relations de quelques heures, complicité inattendue, confidences qu’on n’aurait jamais faites à cette personne si nous ne nous étions pas retrouvées l’espace d’un jour ou deux attablés côte à côte. Découverte d’un confrère, d’une consœur, qui vit son écriture d’une manière très personnelle et pourtant, si semblable à la vôtre.

 

Ce peut aussi être la petite minute de mise en lumière à laquelle vous ne vous attendiez pas. Au salon de Moret-sur-Loing, se déroule en fin de journée une remise de prix. Le Rotary, qui organise l’événement, décerne en tout huit prix (oui, ça fait beaucoup, je trouve aussi). Ma table de dédicace fait face à l’estrade, je peux observer sans risque de torticolis le défilé de confrères et consœurs récompensés. Au fur et à mesure, je note que certains sont peut-être plus habitués que d’autres à l’exercice. J’apprécie le discours saccadé, avec des larmes dans la voix, bien plus que celui d’une clarté médicale (et pour cause… nombre de lauréats sont aussi médecins), dénué d’émotion.

À la fin, l’organisateur des jurys dit quelques mots. Rappelle qu’il y a eu beaucoup de candidats, que les jurys ont eu du mal à les départager. Qu’il faut persévérer, car certains des romans présentés ont vraiment beaucoup de qualités. Par exemple, La Cité d’argent d’Anaïs La Porte. Il a dû citer deux ou trois autres œuvres après celle-là, mais je n’ai pas entendu, mon cerveau était en pause pour prolonger ce moment.

 

Ces parenthèses, je les collectionne avec soin. Une petite étiquette, une place sur l’étagère dans un coin de mon cerveau, avec un beau spot juste au-dessus. Je les retrouverai dans les moments difficiles, qui surviennent forcément tôt ou tard : quand la motivation me fuit et que mon travail a besoin d’un aiguillon.

 

Crédit photo : Chrislawton sur Unsplash

Brève de salon 08/10/17

Parfois, au cours d’une dédicace en librairie ou d’un salon, je saisis au vol des échanges, petites répliques bien senties ou phrases mémorables.

À Moret-sur-Loing, au salon du livre dédicacé, à la table voisine de la mienne…

— Bonjour, vous connaissez Rosa Bonheur [une peintre animalière du 19ème siècle] ? J’ai écrit sa biographie… Vous l’avez déjà ? Sinon, je vends du fromage. Pour deux tommes achetées, j’offre un livre !

[petite explication : en parallèle du salon, cette auteure proposait des fromages d’un petit producteur des Alpes. Malvoyant, elle s’efforce de l’aider à se faire connaître et à écouler ses produits, dont elle ramène un bon stock sur Paris dès qu’elle en a l’occasion. Un bel exemple de solidarité inter-régions !]

Crédit photo : Alexander Maasch sur Unsplash

Nilgir, de l’idée à la saga

Comme je vous le disais précédemment, je suis l’auteure d’une saga de fantasy jeunesse, Les Puissances de Nilgir. L’une des raisons d’être de ce blog sera d’expliquer comment viennent au monde mes histoires. Aussi je vous invite à commencer par celle-ci, la première publiée à compte d’éditeur.

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Avant de commencer, je tiens à préciser que les méthodes et techniques dont je parlerai ici n’engagent que moi. L’écriture est une activité très personnelle et il y a autant de méthodes que d’écrivains. Mais il est intéressant de savoir comment travaillent les autres, ça peut donner des idées.

Alors, Les Puissances de Nilgir

 

Germination

La genèse de cette œuvre remonte à bien longtemps, vers la fin des années 1990. C’est au départ un jeu, inventé pour mon frère et mes sœurs, qui a donné naissance à un roman. Ce dernier n’avait pas grand chose à voir avec la version parue en 2014. Mais il y avait déjà quatre héros, nommés Line, Johan, Malicia et P’tit Bout (oui, je sais, celui-là a eu de la chance qu’il y ait une séance « nouveau baptême » lors de la seconde mouture).

Ces quatre héros partaient en voyage, faisaient naufrage, arrivaient sur une île déserte, repartaient à l’assaut de l’océan, rencontraient des pirates, vivaient un tas d’autres aventures y compris à bord d’une espèce de machine volante. À la fin, ils arrivaient dans un pays magique nommé Rêvasia. Magique pourquoi ? Aucune idée.

Le père de l’une des héroïnes, princesse de retour d’exil, les accueillait avec joie, car ils étaient les protecteurs mythiques du royaume. Il y avait un « méchant » nommé Banto, librement inspiré d’un certain Voldemort, en tout cas de ce qu’on savait de ce célèbre personnage à l’époque.

Ceux qui ont lu mes romans savent à quel point la version finale s’est éloignée de ce premier essai. D’une machine volante, on est passé à des ailes artificielles. De Rêvasia, on est venu à Nilgir, avec la magie des Puissances. Et ainsi de suite.

 

Croissance

Cette toute première version est restée quinze ans dans un tiroir, le temps que je passe mon bac, mes études, mon premier job. Puis en 2011, j’ai réalisé que j’avais toujours l’écriture dans la peau, je me suis remise au travail. Après un premier roman d’entraînement, je suis revenue à cette histoire.

Je me souviens comme si c’était hier de mes premières séances d’écriture, sur un cahier à spirale, dans un recoin du gîte breton où je passais la fin du mois de septembre.

Entre-temps, j’avais eu cette idée qui allait devenir le fil rouge de mon histoire : un endroit dans le monde où chacun aurait la possibilité d’expérimenter la magie. Dans cet endroit, tout le monde pourrait utiliser un pouvoir magique unique. Un pouvoir qui le transcenderait. Les Puissances étaient nées.

J’ai repris l’histoire de zéro. Conservé l’idée des quatre personnages principaux. Réfléchi à la possibilité de fabriquer une trilogie (pour une raison obscure, tout jeune auteur veut démarrer par une trilogie, voire une multilogie. (Ils le regrettent tous très vite.)).

Au bout de trois mois, j’avais une première version de mon premier tome. C’était l’automne 2011.

 

Pollinisation

Après quelques temps où j’ai laissé le roman reposer, je l’ai corrigé. Un concours du premier roman organisé par Gallimard se tenait justement à cette époque. Je me souviens que la date limite d’envoi se trouvait au 31 août 2012. J’ai cravaché pour avoir quelque chose de potable – selon moi – pour cette date et l’ai envoyé le tout dernier jour.

J’ai attendu – tout auteur en devenir passe une grande partie de son temps à apprendre la patience. N’ai pas été retenue. J’ai commencé à retravailler sur mon autre roman, celui écrit juste avant.

À l’été 2013, je suis tombée sur l’appel à textes de L’Ametlièr, petit éditeur du Tarn. Il recherchait des romans « maritimes » pour la jeunesse. Le mien pouvait à peu près convenir. Je me suis jetée à l’eau, il l’a accepté, avec des demandes de corrections à apporter, sur lesquelles nous nous sommes vite mis d’accord. En particulier, il souhaitait couper ce premier tome en deux, à un endroit stratégique (ceux qui l’ont lu ne me contrediront pas, je pense !).

Voilà au passage comment j’ai écrit une trilogie en quatre tomes !

 

Fructification

Entre-temps, je m’étais inscrite sur un forum d’écriture, CoCyclics. Basé sur le principe de la réciprocité, il permet à ses membres en devenir de bêta-lire mutuellement leurs textes, afin d’aider les auteurs à cerner les points à améliorer.

Nourrie par cette communauté bienveillante, je me suis attelée aux corrections. La première moitié de mon roman, devenue le premier tome de la saga, en est sortie transformée. Après quelques allers-retours entre mon éditeur et moi, est arrivée l’étape de la publication, en octobre 2014.

 

Dissémination

Entre-temps, j’ai retravaillé intégralement le second tome, paru début 2016 aux Éditions Yucca, avec qui L’ametlièr a fusionné en 2015. Puis en juin 2017 est sorti le troisième tome, dont le premier jet avait été écrit fin 2014 (juste après une salve de corrections sur le second tome). Il me reste aujourd’hui à écrire le quatrième et dernier tome de ma saga.

Comme vous pouvez le constater, au total cette histoire aura mis près de vingt ans à sortir dans sa totalité. Elle a énormément évolué au cours de son existence, ce qui est normal car je suis bien loin de l’adolescente qui a imaginé ces héros. Pourtant, je ne le regrette absolument pas : ce temps m’était nécessaire.

 

Et vous amis auteurs, combien de temps a mis votre premier projet pour éclore ?

 

Crédit photo : StockSnap sur Pixabay

Brève de salon 01/10/17

Parfois, au cours d’une dédicace en librairie ou d’un salon, je saisis au vol des échanges, petites répliques bien senties ou phrases mémorables.

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Par exemple, le 1er octobre 2017 au pied du château de Monte-Cristo…

Une maman demande à son enfant, nouveau lecteur en train de feuilleter un premier pavé avec gourmandise :

— Si je l’achète, tu le liras, hein ?

(avec aplomb) Non.

(décontenancée) Non ?

(avec un grand sourire) Tu me le liras.

 

Crédit photo : Pezibear sur Pixabay